Bon, fallait bien que cela arrive. Depuis 18 mois, nous reportions cette échéance avec la complicité du climat qui s’obstinait à tourner mauvais dès qu’on s’approchait d’une plage. Mais bon, là, on a été obligé, c’était dans le contrat : une projection en échange de 3 jours logés et nourris sur place. Et cette place, c’est une grande plage. Puis autant que vous vous y habituiez, dans un mois et demi, nous serons au Brésil.
Sachez qu’en plus, on en a profité sans vergogne : il a fait un temps splendide pendant une journée. Donc, au programme du vendredi matin : une heure de bronze-bedon sur la plage… Enfin une heure de vacances en un an et demi.
Cabo Polonio : ses dunes classées "Monument naturel", son village de pêcheurs, sa colonie de loups de mers et ses trésors cachés !
Le lieu a tout de la plage déserte, sinon qu’elle est peuplée… L’endroit tient son nom du capitaine Polonis, un Italien venu s’échouer là en 1760… Son bateau (et d’autres, dit-on) gît toujours par le fond (des habitants auraient chez eux des assiettes ou des boucles de chaussures retirées de l’épave).
Sur la côte Est du pays, Cabo Polonio est une petite péninsule de rochers qui avance en pointe vers l’océan. Autour, des dunes de sable et des pins. Une poignée de pêcheurs habitaient là jusqu’à ce que des touristes découvrent l’endroit. Des maisons précaires se sont construites peu à peu et l'on en compte aujourd’hui environ 300. Mais toute la zone est maintenant classée "Réserve naturelle". Les conflits avec l’Etat se sont multipliés jusqu’en 1999 où les habitants se sont fièrement dressés devant les bulldozers ! Un accord a alors été passé avec une centaine d’entre eux, ceux de la plage sud. Regroupés en société, "propriétaires associés" d’un condominium, ils gèrent leur territoire eux-mêmes et "font la police" : aucune nouvelle construction n‘est autorisée, ni même l’installation de barrières entre les maisons. Depuis, les baraques passent "en dur" et/ou s’équipent de capteurs solaires… Ah oui, parce qu’à Cabo Polonio, il n’y a ni eau courante, ni électricité. Et les membres de la société n’en veulent pas. Certains ont aménagé un puits et les livreurs d’eau et de glace passent plusieurs fois par jour pour les autres.

Sur le reste de la péninsule, quelque 200 maisons sont par contre en situation plus précaire : les autorités les menacent régulièrement de destruction… L’hiver, on dénombre une cinquantaine d’habitants (et beaucoup plus de loups de mer). Quelques-uns vivent de la pêche, la plupart des revenus de 3 mois de tourisme. Et quelques propriétaires viennent y passer leurs week-ends.
Et l’été, c’est une petite déferlante (pas Saint-Trop, tout de même) : les propriétaires en dur (!), les babas cool des baraques… et les touristes ! Bon nombre d’entre eux sont de jeunes surfers, le spot est séduisant. Ils sont amenés là par des camions 4x4 depuis les parkings installés sur la route à 5 km (seules les voitures des propriétaires sont autorisées).
Et tout ce petit monde cohabite tranquillement. Les uns chez eux, les autres dans le seul petit hôtel de l’île ou en louant une cabane (c’est plutôt onéreux, d’ailleurs, c’est fou ce que l’inconfort peut se vendre cher !), la plupart en y passant juste la journée. Et de tout ça naît une ambiance très décontractée que nous avons goûtée lors de la projection du film…
Marcelo, Uruguayen quadragénaire, la mine goguenarde, a voyagé un peu partout dans le monde, mais a toujours gardé son petit toit de Cabo Polonio. Maintenant, il vit 6 mois par an en Italie où il est cinéaste documentariste et 6 mois ici. Cette année, il a pris la gérance du restaurant bâti voici deux ans sur la plage sud par le consortium : construction en bois, une vingtaine de tables sur la terrasse face à l’océan et une carte plutôt minimaliste. Connaissance d’une connaissance de la Cinemateca, nous l’avons rencontré jeudi à 14h en arrivant à Cabo Polonio : «Oui, j’ai été prévenu de votre arrivée (les portables fonctionnent, de manière aléatoire). On projette ce soir ?». Un aller-retour au parking pour y prendre tout notre matériel de projection et quelques bagages, l’annonce de la projection sur "le" tableau d’affichage du village, la fixation de notre écran sur une des façades en bois de la terrasse, l’installation du matériel et à 21h, heure de la séance, tout est prêt.

Sur la première photo, le restaurant est la dernière bâtisse à gauche. Sur la seconde, il faut apprécier le nom du cycle "Cinemascopas" : en espagnol, les "copas", ce sont les verres (à boire)…
"L’effet congés" fonctionne une seconde fois. Mais dans l’autre sens. A 21h30, ils sont une cinquantaine. Mais de toute façon, la nuit n’est pas encore tombée… A 22h, c’est bon et ils sont 120 face à l’écran ! Terrasse bondée.
Nous regardons le public un peu inquiets tout de même : la moitié ont le look surfers. Combien de temps vont-ils rester face aux "Héritiers de l’Amazonie", peut-être un peu éloigné de leurs préoccupations et de leur mode de vie !? Eh bien tous, et jusqu’au bout. (Nous ne comprenons toujours pas bien ce qu’il se passe avec notre film !). Beaux applaudissements à la fin et débat nourri. Marcelo est ravi, nous aussi.

Cabo Polonio est à 200 km de Montevideo. A mi-chemin, en rentrant hier, nous sommes passés à Punta del Este, "la" station balnéaire fleuron du tourisme uruguayen. Vous vous souvenez évidemment de ce que l’on a raconté sur Viña del Mar au Chili (sinontakalirelesarchives - 22 décembre 2004). Et bien, c’est à peu près pareil : du béton, certes souvent très chic, des tours, des villas luxueuses, des restos branchés, une marina bourrée de hors-bord… Ne venez pas en Uruguay pour ça, il y a la même chose chez nous, vous économiserez 12 heures d’avion. Pour la peine, on ne vous met même pas de photos.
Nous demandions le matin à Claudio, récemment encore président de la société des propriétaires : «Cabo Polonio va-t-elle résister à la pression immobilière ou touristique ? Que va-t-il se passer dans 10 ou 20 ans ?». «Les statuts de la société empêchent tout achat massif des parts. Les actionnaires sont prioritaires en cas de vente. Et puis, par exemple, mes fils n’échangeraient pas notre maison pour tout Punta del Este». Nous non plus. En priant le dieu des Robinsons s’il y en a un.